Le choix de Mylène

A trois kilomètres de la bourgade, au-delà d’un petit bois, entourée de prés et de champs, s’étalait la fameuse ferme des Colin.

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De nombreux bâtiments agricoles, basse-cour, potager et verger encerclaient une maison d’habitation aux allures de manoir.
De génération en génération, les Colin jouissaient d’une considération générale car ils pratiquaient le droit et la bonté du cœur.

Y vivaient en ce moment Clément, le père, grand brun s velte aux yeux clairs, sa femme Katia, rondelette et maternelle, leurs enfants Mylène et Benjamin, en plus, Aubin, trapu et musclé, frère cadet de Clément.
Matin et soir, devant la famille réunie, Clément prononçait la prière dont la fin impressionnait la petite Mylène : « … que ton saint ange me garde, pour que Satan n’ait aucun pouvoir sur moi… »
Chaque dimanche, la famille s’engouffrait dans la voiture pour se rendre à l’office dans le bourg voisin.

« Silence, les enfants, » disait le père en entrant dans l’église, « nous allons à la rencontre du Très-Haut et de ses anges. »
Mylène, à sa droite, contemplait son père chanter avec ferveur, prier avec recueillement, visiblement transporté dans un autre monde.
Le pasteur était le grand ami de Clément. Souvent, en hiver, il venait à la ferme avec son épouse. Dans le salon, tandis que les femmes maniaient leurs aiguilles, les hommes discutaient devant la bibliothèque. Mylène, non loin d’eux sur son tabouret, les écoutait toute ouïe, bouche bée …

Les enfants fréquentaient l’école du bourg. Katia les munissait de provisions, remplissait une gamelle : « Tante Mathilde va vous le réchauffer… » Mathilde, l’aînée des Colin, exploitait un bazar au centre ville.
Mylène aimait sa tante et son bazar. Très bientôt, elle se mit à servir les clients elle aussi, copiant la manière polie et affable de sa tante.
Un jour, elle demanda : « Tante Mathilde, pourquoi ne t’es-tu jamais mariée ? »

« Pour me marier, » expliqua la tante, « il m’aurait fallu deux choses : aimer de tout mon cœur et fonder un foyer chrétien. Je ne suis jamais arrivée à joindre les deux… »
Quand Mylène fut en classe terminale du lycée, l’arrière-saison soufflait en tempêtes violentes sur le pays. Avant la tombée de la nuit, Clément avait posé une échelle pour réparer d’urgence une avarie au toit du fenil. L’échelle glissa, Clément tomba.

Aubin accourut, alarma la maisonnée. Tant bien que mal ils le transportèrent sur son lit. Un mince filet de sang filtra de son oreille. Aubin appela le médecin. Il l’examina.
« L’hôpital ? » demanda Aubin. Le médecin secoua la tête : « C’est fatal, » dit-il en partant.
Mylène vit que son père remuait les lèvres. Il demande le pasteur, constata-t-elle.

Du fin fond de la ferme s’était levée une clameur assourdissante : les bêtes réclamaient leur pitance du soir, et cela sonnait comme un cri de révolte, un adieu ultime à leur maître.
« J’y vais, » dit Aubin. « Mylène, attelle la calèche. Fais trotter la jument… »
Jamais Mylène n’oubliera cet exploit où pluie, neige et larmes mouillaient ses joues. Revenue avec le pasteur, ils le laissèrent quelque temps seul avec le mourant. Puis ils revinrent s’agenouiller autour du lit pour prendre ensemble la communion.

A la première lueur de l’aube, Clément avait quitté ce monde.
Dès lors, Aubin fit montre d’une énergie insoupçonnée : « Benjamin, tu retournes au lycée agricole. Mylène, comme prévu, tu continues à préparer ton bac. »

Il bénéficiait de la solidarité des fermiers et des amis alentours. Le lycée agricole lui envoya des stagiaires, parmi eux une certaine Jocelyne qui, bientôt, tomba amoureuse autant de la ferme que de Benjamin.
Ce fut vers le printemps que l’étranger arriva, Mehmet, le jeune Turc, beau comme le jour avec ses yeux de braises et son sourire éblouissant. Il offrit ses services contre le gîte et le couvert, disant vouloir se parfaire dans la langue du pays et suivre des cours par correspondance. Aubin, en pénurie de mains-d’œuvre, l’accepta et, très vite, ne tarit plus d’éloges sur lui : « Il sait tout faire, même réparer les machines ! »

Mylène prépara le baccalauréat. Mehmet le prépara par correspondance. Ils échangèrent des livres, des cours, leurs opinions… Et ce qui devait arriver arriva : ils tombèrent amoureux. Ah ! ce premier amour envahisseur, exclusif, riche en révélations !

Pourtant, peu à peu, des divergences profondes s’infiltrèrent dans leur entente. Cela arrivait surtout quand Mylène soutenait que le christianisme était la religion du pardon et de l’amour inconditionnel. Mehmet, alors, chaque fois, arborait un sourire narquois. Quand elle s’en attristait, vite, il la prenait dans ses bras. Mais la brèche, bientôt devint un fossé.
« Après le bac, je t’emmène en Turquie dans ma famille… » – « Soit. »
Deux jours avant leur départ, il apporta un tissu. Rapidement il en enveloppa la tête de Mylène et lui présenta un miroir. Se découvrant ainsi, elle ressentit un choc. Cette coiffe, c’était comme un étau l’enserrant toute entière, imposant à sa personne une domination étrangère. Vite, elle l’arracha.

« Mehmet, je ne peux… » – « Seulement dans mon pays, dans ma famille, » supplia-t-il. – « Non. »
Il partit seul, revint assombri, fit ses paquets et disparut. Souffrances pour Mylène, souffrances déchirantes de l’amour impossible : « Plus jamais un homme entrera dans son cœur » se promit-elle.
Benjamin et Jocelyne se marièrent à dix-huit ans à la grande satisfaction d’Aubin. Mylène fit ses études d’enseignante et obtint un poste dans les environs. Elle aimait les enfants, elle aimait son métier.
Un soir, elle avait tout juste trente ans, son téléphone sonna. C’était Benjamin.

« Mère a eu une attaque cérébrale. Elle va mal. » – « Je viens. »
Mylène trouva sa mère à moitié paralysée, une Jocelyne portant son troisième enfant. L’air malheureux de son frère ne lui échappa pas.
« Je prends congé de l’Education Nationale. Je viens soigner Maman. »
Un jour, tante Mathilde arriva : « Mylène, voudrais-tu m’aider dans la gestion de mon magasin ?Je suis exténuée. »

En effet, elle avait agrandi son magasin en y adjoignant son logement, le bazar transformé en magasin d’électroménager, le tout surélevé d’un étage tenant lieu d’appartement moderne. Elle avait engagé un électricien, Manuel, et sa femme Georgette.
Dès lors, deux fois par semaine, Mylène se rendit chez sa tante qui l’initia à la gérance de son commerce.
Trois ans après, Katia mourut.

« Que vas-tu faire maintenant ? » demanda sa tante. « Retourner dans l’enseignement ? J’ai une proposition à te faire. Je voudrais revenir à la ferme où je suis née, où je peux encore être utile à Jocelyne. Accepterais-tu que je te lègue mon magasin, le fond de commerce, tout ? »
C’est ainsi que Mylène devint une des notables du bourg. Son charme naturel, sa féminité épanouie, sa petite tête ravissante et surtout son exquise amabilité lui attiraient clients et admirateurs, certains sérieux, d’autres impudents. Mais toujours elle prit ses distances, se réfugiant dans une réserve professionnelle propre à décourager les plus entreprenants.
Cependant, un jour, un homme entra. Par sa stature et ses mouvements il lui rappela singulièrement son père. Mais il était d’un blond fauve, avait de grands yeux bleus, les traits un peu tirés. Lorsqu’il la salua, un sourire juvénile en effaça toute sévérité. Ses doigts étaient nus.

Il revint un autre jour tenant une petite fille de 3ans ? 4 ans ? par la main. « C’est Elodie, ma fille, » présenta-t-il, « elle n’a plus sa maman. Sa maman est au ciel, n’est-ce pas Elodie ? » La petite fixa Mylène de ses grands yeux noisette et acquiesça gravement.
L’homme revint une troisième fois et, lui tenant sa carte, demanda : « Puis-je vous inviter à « l’Agneau » pour y souper un de ces soirs ? » Mylène lut rapidement : Hugues Bondoue, Ingénieur dipl. E.D.F. « Oui, j’y serai après-demain à 19 heures. »

Ils s’installèrent dans le coin préféré de Mylène, échangèrent des civilités, bavardèrent. Au dessert, Hugues posa son couvert et commença : « Je n’ai pas seulement une fille, mais aussi un fils, mon petit Bob. Il a 15 mois. J’ai perdu leur mère à sa naissance. Négligence du personnel ? Je l’ignore. J’ai renoncé à un recours en justice, mais j’ai écrit une lettre de mise en garde au directeur de l’établissement. »

Mylène approuva. « Où sont vos enfants maintenant ? » – « Chez mes parents. Ils se fatiguent beaucoup. A présent vous savez tout. »
Il fit une pause, la regarda droit dans les yeux : « Non, vous ne savez pas tout. Je vous admire, Mylène, je vous aime. » Il la reconduisit chez elle et, devant la porte : « Puis-je espérer vous revoir ? » – « Oui. » Il s’inclina pour le baisemain et partit.

Ils se revirent le dimanche suivant pour une sortie promenade. Mylène dirigeas Hugues vers le bois menant à sa ferme. A l’orée de la futaie, ils s’installèrent sur un banc. Au loin, noyée dans une sérénité bucolique s’étalait la ferme dans toute sa complexité.

Alors le cœur de Mylène s’ouvrit. Elle se mit à raconter son enfance heureuse, l’accident de son père, son amour impossible pour le jeune Turc, ses années d’enseignement, la maladie de sa mère, tant Mathilde… Elle conclut comme lui : « Et maintenant, vous savez tout… » Comme lui, elle fit une pause. Puis, posant ses deux mains dans les siennes, elle reprit : « Non, tu ne sais pas tout. J’ai confiance en toi, Hugues. Je t’aime… »
Il l’invita chez lui où il lui présenta son petit Bob. La conquête fut réciproque. Elle mesura la fatigue des grands-parents. Quand, avant le repas, le père de Hugues se leva pour prononcer le bénédicité, elle fut submergée de bonheur : « O mon Dieu, je suis arrivée au port que tu m’as réservé ! ô tante Mathilde, je peux « joindre les deux » ! »
Ils envisagèrent leur avenir. « Je démissionne de l’E.D.F., » proposa Hugues. « Nous allons tout partager : magasin, ménage, enfants. Quant à notre mariage, c’est toi qui décides, si tu veux tenir ton rang… »
Elle l’interrompit vivement : « Tenir mon rang ! Invitations monstre ! Buffet de pays de Cocagne ! Que dal !! C’est dans les journaux que nous allons faire grand tapage. Tout un chacun, de près et de loin, doit savoir que nous sommes mari et femme. »

Elle emmena Hugues chez son vieux pasteur retraité. Il explosa de joie : « Béni soit le Seigneur qui exauce nos prières ! Bénie sois-tu, Mylène, d’avoir suivi sa voie ! Quelle joie pour moi que de prononcer le message au mariage de la fille de feu mon ami Clément . Mais l’office devra être présidé par le pasteur en titre de la paroisse ! »
En cette fin de matinée où Mylène entra dans l’église au bras d’un Aubin grisonnant, elle dut réprimer une brusque montée de larmes : Clément était là, son père.

Furent présents huit grandes personnes : Mathilde et Aubin, Benjamin et Jocelyne, les parents de Hugues, Manuel et Georgette, huit enfants également : Elodie et Bob, les trois de Benjamin et les trois de Manuel.
Deux incidents méritent d’être retenus. L’un : en pleine cérémonie, Aubin tira un grand mouchoir de sa poche et s’y moucha bruyamment.
L’autre : en se relevant de l’agenouilloir pour regagner leurs chaises, les mariés trouvèrent les enfants groupés à leur droite. Ils entonnèrent une chansonnette parlant de soleil et d’oiseaux. Ce fut si inattendu et si charmant que Mylène se mit à tamponner les yeux et Hugues à cligner des paupières.

Un repas frugal fut pris dans la cour de la ferme où Aubin et Benjamin avaient dressé une table. Bientôt les enfants se levèrent pour gagner balançoire et toboggans du verger, et ce ne furent plus que cris de joie et roulés-boulés dans l’herbe.

A 19 heures, les parents d Hugues se levèrent : « Nous emmenons les enfants. Cette soirée vous appartient à vous seuls. »
L’intégration des enfants dans leur nouveau foyer se fit avec beaucoup d’attentions et d’amour. Les grands-parents vinrent partager les repas dans l’appartement de Mylène pour faire sentir aux enfants une famille agrandie unie.

Puis, le soir : « Elodie avec Bob, voudrais-tu passer la nuit dans la jolie chambre préparée pour vous par papa et maman Mylène ? »
Mylène n’eut jamais d’enfant à elle. Mais sa vie durant, elle fut pour ceux de son mari une conseillère avisée, un guide sûr, une mère tendre. Les deux le lui valurent bien.

Quand Elodie fut mariée et que Bob eut pris le magasin à son compte, Mylène et Hugues se retirèrent dans la vaste demeure de la ferme.
Le fils aîné de Benjamin en était à présent le maître, et l’on aurait dit Clément revenu, tant il ressemblait à son grand-père. C’est lui qui prononçait maintenant, matin et soir, la prière si cher aux Colin :
« Que ton saint ange nous garde pour que Satan n’ait aucun pouvoir sur nous ! »

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A chaque fois entrait alors dans le cœur de Mylène et s’étendait sur toute la ferme la grande Paix de Dieu…

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