La résurrection de Jésus et notre quotidien

Quand il est question de Pâques et de la résurrection de notre Seigneur, le plus souvent on s’entend tout de suite parler de notre résurrection à nous, les croyants, pour la vie éternelle.

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C’est juste, c’est vrai, c’est capital, c’est rassurant et réconfortant… et c’est incomplet, catastrophiquement incomplet. Évidemment, le but ultime de la résurrection du Seigneur, c’est notre future résurrection pour la vie éternelle. Évidemment, la certitude du salut éternel dégage notre avenir d’une lourde hypothèque, d’un spectre horrible : celui de la mort et de la damnation éternelles. Évidemment que la Bonne Nouvelle de la victoire de Jésus sur la mort nous aide à affronter notre mort. Évidemment que nous nous y préparons – et accompagnons nos amis mourants – en méditant cette bonne nouvelle de notre résurrection suivie de notre félicité éternelle.

Mais… oui, il y a un mais : Mais Dieu nous veut encore sur terre et il sait qu’à côté des bonheurs et des joies que nous y connaissons, nous y sommes aussi confrontés à bien des problèmes, nous connaissons et devons encore surmonter bien des souffrances. Le réconfort venant de la résurrection du Christ, nous en avons déjà besoin pour maintenant, pour ici. Et cela, notre Dieu bon et miséricordieux le sait. Aussi, si le but ultime de la résurrection du Seigneur, c’est notre future résurrection pour la vie éternelle, le but premier – chronologiquement parlant – c’est notre nouvelle vie sur terre.

Dieu n’a pas envoyé son Fils mourir et ressusciter pour nous pour que nous n’en retirerions les bienfaits qu’après notre mort. Comme si Pâques n’avait rien à nous dire pour notre quotidien. Comme si Dieu nous disait : « Attendez de mourir pour jouir des bienfaits de la résurrection de mon Fils ! » Il ne se prive pas de nous parler de bénédictions que nous retirons de la résurrection de notre Seigneur dès maintenant. C’est maintenant que nous avons besoin d’assurance et de foi en lui.

C’est au milieu des situations absurdes dans lesquelles nous pouvons nous trouver, confrontés à des crises de couple ou intergénérationnelles, en présence de victimes de foyers en déliquescence, face aux sarcasmes ou à l’hostilité des incroyants, frappés par une maladie incurable, accablés devant le lourd handicap d’un proche ou d’un voisin, abattus à côté de victimes de l’injustice sociale ou de choix économiques désastreux, c’est déjà là que nous avons besoin du message de la croix et du tombeau vide de Pâques. Notre Père céleste le sait. Aussi ne nous fait-il pas dire : « Ne vous en faites pas ! Dans l’éternité ce sera différent ! »

Oui, bien sûr, mais il sait que nous n’y sommes pas encore, que nous devons tenir jusque là, et cela ne peut se faire que s’il nous « regonfle » avec la consolation et le réconfort que Pâques veut déverser sur notre quotidien, que si ses pasteurs et nos frères et soeurs dans la foi appliquent ce miracle divin à notre situation quotidienne.

« Jésus notre Seigneur est ressuscité pour notre justification » (Rm 4.25), pour que Dieu nous déclare juste, nous crédite de la justice de Jésus. Là, Paul met la résurrection de Jésus en rapport direct avec notre quotidien, notre foi de tous les jours : la résurrection de Jésus nous permet de nous savoir pardonnés par Dieu et réconciliés avec lui. Or, « si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » Qu’est-ce qui peut alors vraiment nous nuire ? (Rm 8.31) La grande, la merveilleuse nouvelle de Pâques, c’est que Jésus nous aspire, nous entraîne dans sa résurrection. Paul nous écrit : « Vous êtes aussi ressuscités en et avec lui par la foi en la puissance du Dieu qui l’a ressuscité. » (Col 2.12)

« Vous êtes ressuscités » (présent), pas : « vous allez ressusciter » (futur). « En et avec lui, » en connexion et par la vertu de la résurrection de Jésus. L’Église et ses bergers ne peuvent jamais assez nous montrer que le divin Ressuscité nous a unis à lui, le Victorieux, dès ici-bas. Unis à lui, « ressuscités en et avec lui », nous ne devrions jamais plus nous sentir seuls dans nos problèmes.

Au contraire, dans la foi, en nous appuyant ou nous accrochant avec foi à notre Seigneur ressuscité, il ne peut que nous faire aboutir à une issue bénéfique, même si elle n’est pas nécessairement celle que nous attendions. Ayons cette confiance en lui qui nous a aimés jusqu’à se sacrifier pour nous : il ne va pas se désintéresser de nous, maintenant qu’il a vaincu. Au contraire, ceux qui placent leur foi en lui partagent les bienfaits de cette victoire dès maintenant.

« Je vous ai dit ces choses af in que vous ayez la paix en moi. Vous aurez à souffrir dans le monde, mais prenez courage : moi, j’ai vaincu le monde ! » ( Jn 16.33) « Tout ce qui est né de Dieu remporte la victoire contre le monde, et la victoire qui a triomphé du monde, c’est votre foi ! » (1Jn 5.4)

Quand, l’Écriture Sainte fait-elle autorité ?

Luther_statue.jpg Il y a en ce moment un débat dans certaines Églises à propos du « mariage » homosexuel. L’Église peutelle les bénir ou non ? Parmi les arguments avancés par ceux qui sont tentés de dire oui, il y en a un qui est très subtil ; on mélange une vérité à une erreur : « Le mariage ne fait pas partie des sacrements » dit-on ; « alors, pourquoi ne pas bénir les unions homosexuelles ? »

Effectivement, il n’y a que deux sacrements : le Baptême et la sainte Cène – ça, c’est la vérité – mais on ne peut pas faire sous-entendre qu’on peut faire n’importe quoi lorsqu’on n’a pas affaire à un sacrement – ça c’est l’erreur. Il est vrai, l’Église a toujours distingué entre vérités fondamentales et vérités non fondamentales. Toutes sont divines, car révélées par Dieu dans la Bible ; donc, toutes font autorité, mais toutes n’ont pas la même importance pour notre salut. Les vérités fondamentales le sont parce que si on les rejette, la foi n’a plus de fondement sur lequel s’appuyer pour être sauvé. Elles sont fondamentales pour être sauvé.

On distingue d’abord les vérités fondamentales premières : On ne peut pas être sauvé si on rejette la doctrine du péché et de ses conséquences, la doctrine du Christ – de sa personne et de son oeuvre de rachat accomplie à notre place pour nous sauver –, la doctrine de la résurrection et celle de la foi en l’Évangile, la Bonne Nouvelle du Christ.

Ce sont là dés vérités fondamentales à croire pour être sauvé, des vérités fondamentales premières. Les vérités fondamentales secondaires sont celles concernant les sacrements. Une personne peut ignorer ces doctrines ou même en avoir une idée erronée, et cependant être sauvée si elle s’attache à la promesse du pardon offert dans l’Évangile.

Mais elle gagne à y fortifier sa foi et à ne pas les déformer si elle ne veut pas ébranler les vérités fondamentales premières. Enfin il y a des vérités non fondamentales pour le salut ; elles ne constituent pas le fondement de la foi en Jésus-Christ, mais elles fortifient par contre notre foi. Par ex. la doctrine à propos des anges ou de l’Antichrist, ou les données historiques, archéologiques et scientifiques contenues dans la Bible. On peut être sauvé sans être au fait de tout cela. Autre est la question : L’Église peut-elle se permettre de dire autre chose que ce que Dieu dit des vérités non fondamentales dans la Bible ? « Toute l’Écriture est inspirée de Dieu.»

Et si Dieu nous l’a donnée, c’est qu’il avait un but : « pour enseigner, pour convaincre, pour corriger, pour instruire dans la justice, afin que l’homme de Dieu soit équipé pour toute oeuvre bonne. » (2Tm 3.16-17) Or, aux disciples, et par-delà eux à toute l’Église et à ses pasteurs, Jésus a enjoint : « Enseignez-leur [aux nations] à observer tout ce que je vous ai prescrit » (Mt 28.20), pas seulement les sacrements, « tout ». L’Église et ses pasteurs ne sont pas maîtres des doctrines de Dieu ; ils ne peuvent pas en « enseigner » les parties qui leur plaisent et « enseigner » autre chose là où quelque chose les gêne.

L’Église et ses pasteurs sont « serviteurs » de Dieu et « du Christ » (1Co 4.1) : ils doivent « rapporter fidèlement la Parole » de Dieu (Jr 23.28), sans « rien y ajouter ni rien en enlever » (Dt 4.2 ; voir aussi Ap 22.18). Il est vrai, on peut être sauvé sans connaître les passages de la Bible à propos de l’homosexualité ou sans être au clair sur ce qu’est la bénédiction. Mais une Église se rend coupable quand elle enseigne aux siens autre chose que ce que Dieu affirme dans l’Écriture Sainte.

Et elle irrite grandement le Seigneur si elle détourne sa bénédiction pour la donner à quelqu’un qui mène une vie ouvertement en opposition à sa Parole. Une telle bénédiction ne vaut rien. La Parole de Dieu doit faire autorité partout où elle affirme, promet ou défend quelque chose.

Le mot du rédacteur

L’Introït du culte de Pâques commence généralement avec cette antienne (ou antiphonie) remontant à l’Église des premiers temps et basée sur les paroles de l’ange dans le tombeau vide (Mt 28.6-7 ; Mc 16.6 ; Lc 24.6) : « Christ est ressuscité ! Alléluia ! Il est vraiment ressuscité ! Alléluia ! » Le culte de Pâques est ainsi d’emblée placé sous le signe de la joie et de l’exubérance.

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C’est en quelque sorte – comme cela a été dit récemment dans un cercle biblique – le feu d’artifice qui couronne la victoire que notre Seigneur a remportée à Golgotha sur notre péché, sur notre mort et sur Satan. La fête de Pâques est, pour cela, la plus grande fête de la chrétienté. C’est elle qui donne son empreinte à la vie chrétienne, car cette victoire, Jésus l’a remportée pour nous, pour que nous en profitions pleinement (voir p. 10).

Mais qu’il fut long et douloureux, son chemin menant à cette victoire, long et semé d’embûches, de déceptions et de trahisons (voir p. 5-6) ! Pour cela il a fallu qu’il se sacrifie pour nous sur la croix. Pâques n’a pas de sens sans Vendredi saint ; la résurrection du Christ ne se comprend qu’en liaison avec sa mort expiatoire (voir p. 7-9). Mais si Golgotha est le fondement de notre foi et de notre salut, c’est le tombeau vide de Pâques qui donne son empreinte à notre vie.

Si, Vendredi saint, nous commémorons le sacrifice expiatoire à l’origine de notre salut, à Pâques nous donnons libre cours à notre état d’enfants de Dieu et de citoyens des cieux, état sublime qu’atteste avec éclat la résurrection de Jésus. Et dire que toutes ces bénédictions nous tombent dessus sans que nous y soyons pour quoi que ce soit ! (voir p. 11) Quel Maître merveilleux nous avons en notre Dieu !

Cela, nous le confessons, par exemple dans le Symbole Apostolique (voir p. 12-13). Ne nous lassons jamais de nous placer sous l’action sanctifiante de notre Dieu sauveur là où il veut resserrer ses liens avec nous : dans l’Évangile écrit ou prêché (voir p. 4), dans l’Évangile aussi sous forme de sacrements (voir p. 12-13). C’est ainsi, à son contact, que notre foi pourra s’affermir et s’épanouir et l’Église persévérer dans son oeuvre d’évangélisation des coeurs par ses différents engagements (voir, par exemple, p. 14-23).

Je vais enfin réagir à votre surprise quand vous avez tenu ce nouveau numéro de notre magazine en main. Oui, nous avons changé de mise en page. Nous, c’est beaucoup dire ; nous le devons à Valérie Dran que nous remercions ici chaleureusement.

Les dernières 20 années de l’HL

Les dernières 20 années de « L’Heure Luthérienne »

Fallait-il donner comme titre : « les 20 ans de L’HL » ou : « les dernières 20 années … » ? Son histoire commence-t-elle en 1948 (avec le Pasteur Frédéric Kreiss, suivi des Pasteurs Gallicher, puis Splingart), ou en 1993 ?

Étaient hérités des années précédentes et du précédent directeur, le Pasteur Splingart :

 le soutien financier de « L’Heure Luthérienne » américaine,

 la présence sur RTL (un quart d’heure chaque semaine) et sur Europe 1 (campagnes de spots) ainsi que sur toute une série de radios privées en France, en Amérique, en Afrique et même en Asie,

 un cours biblique par correspondance (Évangile selon Marc) en grande partie déjà existant.

Il a fallu tout reconstruire en 1993, au départ à la retraite du Pasteur Splingart.

On a dû tout changer : l’association, le comité, le directeur, les secrétaires, les locaux, même la région, sans compter l’imprimeur. Ce fut un nouveau départ.

Rester en région parisienne revenait trop cher. Comme souvent, « Dieu a pourvu » (Gn 22.8+14) : des locaux se trouvèrent disponibles dans la toute nouvelle maison de retraite que l’AELB ouvrait à La Petite Pierre (Bas-Rhin) si L’HL finançait elle-même leur mise en état et le mobilier, ce qui a pu être fait grâce à d’importants dons venus des États-Unis.

Grâce à une équipe dynamique autour du nouveau directeur, le Pasteur Haessig, une nouvelle association fut créée avec comme président Michel Kuhm.

Jusqu’en 1999, L’Heure Luthérienne a pu déployer son activité. Non seulement l’édition du cours biblique sur Marc fut terminée, mais on y a ajouté deux autres cours bibliques, dont un sur CD.

Des expositions furent organisées en Alsace, en région parisienne et dans les Deux-Sèvres (sur Bible et Histoire, sur Martin Luther et sur Dürer), des concerts aussi (par exemple, percussion et orgue commentant la projection de tableaux de Chagall).

Trois dessins animés pour Noël ont été produits, d’abord sur cassettes puis sur CD-Rom.

Une quarantaine de brochures ont été éditées sur des problèmes de société ou des questions de foi.

Puis vint le cataclysme. En 1999, L’Heure Luthérienne américaine s’est retirée (comme elle avait commencé à le faire dans d’autres pays, mouvement qui a continué en Afrique, en Asie et en Amérique Latine) et on a dû se restructurer.

Le personnel n’a plus pu être payé (directeur et secrétaire mis au chômage), les paroisses des pasteurs qui écrivaient des émissions ne pouvaient plus recevoir de dédommagement financier. On ne pouvait plus non plus payer des studios d’enregistrement professionnels pour nos émissions.

L’équipe sortante a tout fait pour mettre sur pied des équipes de bénévoles pour continuer le travail de mission par les médias.

Grâce à un don conséquent de l’A.L.E.E.T., L’HL a pu acquérir un studio d’enregistrement à elle et former des bénévoles (autour du Pasteur Volff) pour faire ce travail. Une seconde équipe (autour du Pasteur Ludwig) déleste bien souvent la première. Une autre équipe s’occupe de la duplication des programmes radio (d’abord sur cassettes audio, bientôt sur CD) et de leur envoi aux émetteurs.

D’autres bénévoles (à Woerth, Bas-Rhin) s’occupent de l’envoi du magazine.

Le courrier des auditeurs et élèves des cours bibliques et assuré par une paroissienne.

Le magazine lui-même continue à être édité par le Pasteur Haessig, aussi depuis qu’il n’est plus directeur bénévole (2007). Avec ce numéro, il est secondé, pour la mise en page pour la première fois par Valérie Dran.

Un travail important est fait par deux membres de l’associaiton sur le site web de L’Heure Luthérienne (www.mediachrist.com). On peut y retrouver des articles d’Amitiés Luthériennes, mais on peut aussi y écouter les programmes radio.

Chers amis lecteurs, tout cela n’est possible que grâce aux dons que L’Heure Luthérienne reçoit en France et grâce au nouveau comité autour de Joël Klein, président depuis 1999. C’est un vrai miracle que nous ayons trouvé un moyen de continuer à œuvrer après le retrait des Américains. N’oubliez pas L’H.L.

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Photo d’archives : Comité (2007) :
De g. à dr, derrière : Betty Ludwig, Jean Haessig, Philippe Volff ;
devant : Elfriede Braeunig, Rachel Fortmann, Michel Kuhm et Joël Klein

Le choix de Mylène

A trois kilomètres de la bourgade, au-delà d’un petit bois, entourée de prés et de champs, s’étalait la fameuse ferme des Colin.

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De nombreux bâtiments agricoles, basse-cour, potager et verger encerclaient une maison d’habitation aux allures de manoir.
De génération en génération, les Colin jouissaient d’une considération générale car ils pratiquaient le droit et la bonté du cœur.

Y vivaient en ce moment Clément, le père, grand brun s velte aux yeux clairs, sa femme Katia, rondelette et maternelle, leurs enfants Mylène et Benjamin, en plus, Aubin, trapu et musclé, frère cadet de Clément.
Matin et soir, devant la famille réunie, Clément prononçait la prière dont la fin impressionnait la petite Mylène : « … que ton saint ange me garde, pour que Satan n’ait aucun pouvoir sur moi… »
Chaque dimanche, la famille s’engouffrait dans la voiture pour se rendre à l’office dans le bourg voisin.

« Silence, les enfants, » disait le père en entrant dans l’église, « nous allons à la rencontre du Très-Haut et de ses anges. »
Mylène, à sa droite, contemplait son père chanter avec ferveur, prier avec recueillement, visiblement transporté dans un autre monde.
Le pasteur était le grand ami de Clément. Souvent, en hiver, il venait à la ferme avec son épouse. Dans le salon, tandis que les femmes maniaient leurs aiguilles, les hommes discutaient devant la bibliothèque. Mylène, non loin d’eux sur son tabouret, les écoutait toute ouïe, bouche bée …

Les enfants fréquentaient l’école du bourg. Katia les munissait de provisions, remplissait une gamelle : « Tante Mathilde va vous le réchauffer… » Mathilde, l’aînée des Colin, exploitait un bazar au centre ville.
Mylène aimait sa tante et son bazar. Très bientôt, elle se mit à servir les clients elle aussi, copiant la manière polie et affable de sa tante.
Un jour, elle demanda : « Tante Mathilde, pourquoi ne t’es-tu jamais mariée ? »

« Pour me marier, » expliqua la tante, « il m’aurait fallu deux choses : aimer de tout mon cœur et fonder un foyer chrétien. Je ne suis jamais arrivée à joindre les deux… »
Quand Mylène fut en classe terminale du lycée, l’arrière-saison soufflait en tempêtes violentes sur le pays. Avant la tombée de la nuit, Clément avait posé une échelle pour réparer d’urgence une avarie au toit du fenil. L’échelle glissa, Clément tomba.

Aubin accourut, alarma la maisonnée. Tant bien que mal ils le transportèrent sur son lit. Un mince filet de sang filtra de son oreille. Aubin appela le médecin. Il l’examina.
« L’hôpital ? » demanda Aubin. Le médecin secoua la tête : « C’est fatal, » dit-il en partant.
Mylène vit que son père remuait les lèvres. Il demande le pasteur, constata-t-elle.

Du fin fond de la ferme s’était levée une clameur assourdissante : les bêtes réclamaient leur pitance du soir, et cela sonnait comme un cri de révolte, un adieu ultime à leur maître.
« J’y vais, » dit Aubin. « Mylène, attelle la calèche. Fais trotter la jument… »
Jamais Mylène n’oubliera cet exploit où pluie, neige et larmes mouillaient ses joues. Revenue avec le pasteur, ils le laissèrent quelque temps seul avec le mourant. Puis ils revinrent s’agenouiller autour du lit pour prendre ensemble la communion.

A la première lueur de l’aube, Clément avait quitté ce monde.
Dès lors, Aubin fit montre d’une énergie insoupçonnée : « Benjamin, tu retournes au lycée agricole. Mylène, comme prévu, tu continues à préparer ton bac. »

Il bénéficiait de la solidarité des fermiers et des amis alentours. Le lycée agricole lui envoya des stagiaires, parmi eux une certaine Jocelyne qui, bientôt, tomba amoureuse autant de la ferme que de Benjamin.
Ce fut vers le printemps que l’étranger arriva, Mehmet, le jeune Turc, beau comme le jour avec ses yeux de braises et son sourire éblouissant. Il offrit ses services contre le gîte et le couvert, disant vouloir se parfaire dans la langue du pays et suivre des cours par correspondance. Aubin, en pénurie de mains-d’œuvre, l’accepta et, très vite, ne tarit plus d’éloges sur lui : « Il sait tout faire, même réparer les machines ! »

Mylène prépara le baccalauréat. Mehmet le prépara par correspondance. Ils échangèrent des livres, des cours, leurs opinions… Et ce qui devait arriver arriva : ils tombèrent amoureux. Ah ! ce premier amour envahisseur, exclusif, riche en révélations !

Pourtant, peu à peu, des divergences profondes s’infiltrèrent dans leur entente. Cela arrivait surtout quand Mylène soutenait que le christianisme était la religion du pardon et de l’amour inconditionnel. Mehmet, alors, chaque fois, arborait un sourire narquois. Quand elle s’en attristait, vite, il la prenait dans ses bras. Mais la brèche, bientôt devint un fossé.
« Après le bac, je t’emmène en Turquie dans ma famille… » – « Soit. »
Deux jours avant leur départ, il apporta un tissu. Rapidement il en enveloppa la tête de Mylène et lui présenta un miroir. Se découvrant ainsi, elle ressentit un choc. Cette coiffe, c’était comme un étau l’enserrant toute entière, imposant à sa personne une domination étrangère. Vite, elle l’arracha.

« Mehmet, je ne peux… » – « Seulement dans mon pays, dans ma famille, » supplia-t-il. – « Non. »
Il partit seul, revint assombri, fit ses paquets et disparut. Souffrances pour Mylène, souffrances déchirantes de l’amour impossible : « Plus jamais un homme entrera dans son cœur » se promit-elle.
Benjamin et Jocelyne se marièrent à dix-huit ans à la grande satisfaction d’Aubin. Mylène fit ses études d’enseignante et obtint un poste dans les environs. Elle aimait les enfants, elle aimait son métier.
Un soir, elle avait tout juste trente ans, son téléphone sonna. C’était Benjamin.

« Mère a eu une attaque cérébrale. Elle va mal. » – « Je viens. »
Mylène trouva sa mère à moitié paralysée, une Jocelyne portant son troisième enfant. L’air malheureux de son frère ne lui échappa pas.
« Je prends congé de l’Education Nationale. Je viens soigner Maman. »
Un jour, tante Mathilde arriva : « Mylène, voudrais-tu m’aider dans la gestion de mon magasin ?Je suis exténuée. »

En effet, elle avait agrandi son magasin en y adjoignant son logement, le bazar transformé en magasin d’électroménager, le tout surélevé d’un étage tenant lieu d’appartement moderne. Elle avait engagé un électricien, Manuel, et sa femme Georgette.
Dès lors, deux fois par semaine, Mylène se rendit chez sa tante qui l’initia à la gérance de son commerce.
Trois ans après, Katia mourut.

« Que vas-tu faire maintenant ? » demanda sa tante. « Retourner dans l’enseignement ? J’ai une proposition à te faire. Je voudrais revenir à la ferme où je suis née, où je peux encore être utile à Jocelyne. Accepterais-tu que je te lègue mon magasin, le fond de commerce, tout ? »
C’est ainsi que Mylène devint une des notables du bourg. Son charme naturel, sa féminité épanouie, sa petite tête ravissante et surtout son exquise amabilité lui attiraient clients et admirateurs, certains sérieux, d’autres impudents. Mais toujours elle prit ses distances, se réfugiant dans une réserve professionnelle propre à décourager les plus entreprenants.
Cependant, un jour, un homme entra. Par sa stature et ses mouvements il lui rappela singulièrement son père. Mais il était d’un blond fauve, avait de grands yeux bleus, les traits un peu tirés. Lorsqu’il la salua, un sourire juvénile en effaça toute sévérité. Ses doigts étaient nus.

Il revint un autre jour tenant une petite fille de 3ans ? 4 ans ? par la main. « C’est Elodie, ma fille, » présenta-t-il, « elle n’a plus sa maman. Sa maman est au ciel, n’est-ce pas Elodie ? » La petite fixa Mylène de ses grands yeux noisette et acquiesça gravement.
L’homme revint une troisième fois et, lui tenant sa carte, demanda : « Puis-je vous inviter à « l’Agneau » pour y souper un de ces soirs ? » Mylène lut rapidement : Hugues Bondoue, Ingénieur dipl. E.D.F. « Oui, j’y serai après-demain à 19 heures. »

Ils s’installèrent dans le coin préféré de Mylène, échangèrent des civilités, bavardèrent. Au dessert, Hugues posa son couvert et commença : « Je n’ai pas seulement une fille, mais aussi un fils, mon petit Bob. Il a 15 mois. J’ai perdu leur mère à sa naissance. Négligence du personnel ? Je l’ignore. J’ai renoncé à un recours en justice, mais j’ai écrit une lettre de mise en garde au directeur de l’établissement. »

Mylène approuva. « Où sont vos enfants maintenant ? » – « Chez mes parents. Ils se fatiguent beaucoup. A présent vous savez tout. »
Il fit une pause, la regarda droit dans les yeux : « Non, vous ne savez pas tout. Je vous admire, Mylène, je vous aime. » Il la reconduisit chez elle et, devant la porte : « Puis-je espérer vous revoir ? » – « Oui. » Il s’inclina pour le baisemain et partit.

Ils se revirent le dimanche suivant pour une sortie promenade. Mylène dirigeas Hugues vers le bois menant à sa ferme. A l’orée de la futaie, ils s’installèrent sur un banc. Au loin, noyée dans une sérénité bucolique s’étalait la ferme dans toute sa complexité.

Alors le cœur de Mylène s’ouvrit. Elle se mit à raconter son enfance heureuse, l’accident de son père, son amour impossible pour le jeune Turc, ses années d’enseignement, la maladie de sa mère, tant Mathilde… Elle conclut comme lui : « Et maintenant, vous savez tout… » Comme lui, elle fit une pause. Puis, posant ses deux mains dans les siennes, elle reprit : « Non, tu ne sais pas tout. J’ai confiance en toi, Hugues. Je t’aime… »
Il l’invita chez lui où il lui présenta son petit Bob. La conquête fut réciproque. Elle mesura la fatigue des grands-parents. Quand, avant le repas, le père de Hugues se leva pour prononcer le bénédicité, elle fut submergée de bonheur : « O mon Dieu, je suis arrivée au port que tu m’as réservé ! ô tante Mathilde, je peux « joindre les deux » ! »
Ils envisagèrent leur avenir. « Je démissionne de l’E.D.F., » proposa Hugues. « Nous allons tout partager : magasin, ménage, enfants. Quant à notre mariage, c’est toi qui décides, si tu veux tenir ton rang… »
Elle l’interrompit vivement : « Tenir mon rang ! Invitations monstre ! Buffet de pays de Cocagne ! Que dal !! C’est dans les journaux que nous allons faire grand tapage. Tout un chacun, de près et de loin, doit savoir que nous sommes mari et femme. »

Elle emmena Hugues chez son vieux pasteur retraité. Il explosa de joie : « Béni soit le Seigneur qui exauce nos prières ! Bénie sois-tu, Mylène, d’avoir suivi sa voie ! Quelle joie pour moi que de prononcer le message au mariage de la fille de feu mon ami Clément . Mais l’office devra être présidé par le pasteur en titre de la paroisse ! »
En cette fin de matinée où Mylène entra dans l’église au bras d’un Aubin grisonnant, elle dut réprimer une brusque montée de larmes : Clément était là, son père.

Furent présents huit grandes personnes : Mathilde et Aubin, Benjamin et Jocelyne, les parents de Hugues, Manuel et Georgette, huit enfants également : Elodie et Bob, les trois de Benjamin et les trois de Manuel.
Deux incidents méritent d’être retenus. L’un : en pleine cérémonie, Aubin tira un grand mouchoir de sa poche et s’y moucha bruyamment.
L’autre : en se relevant de l’agenouilloir pour regagner leurs chaises, les mariés trouvèrent les enfants groupés à leur droite. Ils entonnèrent une chansonnette parlant de soleil et d’oiseaux. Ce fut si inattendu et si charmant que Mylène se mit à tamponner les yeux et Hugues à cligner des paupières.

Un repas frugal fut pris dans la cour de la ferme où Aubin et Benjamin avaient dressé une table. Bientôt les enfants se levèrent pour gagner balançoire et toboggans du verger, et ce ne furent plus que cris de joie et roulés-boulés dans l’herbe.

A 19 heures, les parents d Hugues se levèrent : « Nous emmenons les enfants. Cette soirée vous appartient à vous seuls. »
L’intégration des enfants dans leur nouveau foyer se fit avec beaucoup d’attentions et d’amour. Les grands-parents vinrent partager les repas dans l’appartement de Mylène pour faire sentir aux enfants une famille agrandie unie.

Puis, le soir : « Elodie avec Bob, voudrais-tu passer la nuit dans la jolie chambre préparée pour vous par papa et maman Mylène ? »
Mylène n’eut jamais d’enfant à elle. Mais sa vie durant, elle fut pour ceux de son mari une conseillère avisée, un guide sûr, une mère tendre. Les deux le lui valurent bien.

Quand Elodie fut mariée et que Bob eut pris le magasin à son compte, Mylène et Hugues se retirèrent dans la vaste demeure de la ferme.
Le fils aîné de Benjamin en était à présent le maître, et l’on aurait dit Clément revenu, tant il ressemblait à son grand-père. C’est lui qui prononçait maintenant, matin et soir, la prière si cher aux Colin :
« Que ton saint ange nous garde pour que Satan n’ait aucun pouvoir sur nous ! »

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A chaque fois entrait alors dans le cœur de Mylène et s’étendait sur toute la ferme la grande Paix de Dieu…