
Dès les premières pages de la Genèse, la femme est présentée comme un être fondamental pour l’équilibre de l’humanité : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Je lui ferai une aide qui soit son vis-à-vis » (Genèse 2.18). Cette vision fondatrice, illustrée par des œuvres comme Le Paradis de Lucas Cranach l’Ancien, pose les bases d’une complémentarité originelle. Pourtant, depuis l’aube de l’humanité, la condition féminine a été largement modelée par des impératifs biologiques et sociaux.
Dans les sociétés anciennes, les femmes, bien que souvent physiquement plus vulnérables et entièrement dévouées à leur fonction maternelle, constituaient la pierre angulaire de l’économie domestique et clanique. Entourées de leurs enfants près de l’habitat, elles ne se limitaient pas à la sphère privée. Outre la gestion du foyer, elles apportaient une contribution économique cruciale : mise en réserve et semis des graines, perfectionnement de métiers essentiels comme la poterie, la vannerie ou le tissage. La Bible, qui mentionne plus de 150 femmes aux portraits variés – vertueuses, immorales, irréprochables ou manipulatrices – nous offre une fenêtre précieuse sur leurs conditions de vie.
Si les rôles semblent souvent distribués selon une division spatiale classique – les hommes aux champs, les femmes à la maison (Matthieu 24.40-41) – les Écritures montrent qu’elles participaient activement aux travaux agricoles : glanage (Ruth 2.2), garde des troupeaux (Genèse 29.9) ou culture (Cantique 1.6). En ville, elles pouvaient partager le même métier que leur époux, y compris dans la construction (Néhémie 3.12), comme le suggère aussi l’exemple d’Ananias et Saphira vendant une propriété ensemble (Actes 5.1-2).
Au cœur de la maison, dans la cour, la mère était la cheffe d’orchestre des multiples activités : elle pilait le grain, cuisinait, filait et tissait. Elle transformait les produits bruts en biens consommables, buvables ou vestimentaires, pouvant être échangés ou vendus. En temps de guerre, en l’absence des hommes (Genèse 14.14 ; Juges 4.6), elle assurait seule la survie de la famille, cumulant toutes les tâches.
Le labeur intense des femmes, à la maison comme aux champs, est amplement attesté dans les Écritures. Elles passaient une grande partie de leur temps dans ce que nous appellerions la « cuisine », un espace si central que de nombreux symboles bibliques y sont liés, notamment aux céréales – qui fournissaient alors environ 50% des calories consommées.
La désobéissance à Dieu est ainsi punie par une pénurie de pain : « dix femmes cuiront votre pain dans un seul four et le rapporteront par rations » (Lévitique 26.26). À l’inverse, le Royaume des cieux est comparé au levain qu’une femme incorpore à la farine (Matthieu 13.33). Le travail au moulin est typiquement féminin (Matthieu 24.41), et une femme qui néglige son foyer est critiquée (Proverbes 7.11).
Cette idéalisation de la femme recluse au foyer trouve des échos dans les cultures voisines. Le philosophe juif Philon ou l’écrivain grec Plutarque prônaient la réclusion des femmes respectables. Dans les Évangiles, de nombreuses scènes impliquant des femmes (comme les guérisons de la belle-mère de Pierre ou de la fille de Jaïros) se déroulent d’ailleurs à l’intérieur des maisons.
Cependant, la Bible laisse entrevoir une attitude plus positive que ces modèles restrictifs. L’idéal de la femme oisive à la maison n’était souvent accessible qu’aux plus riches, qui disposaient de domestiques. Le texte biblique célèbre plutôt la femme active, à l’image de la « femme vaillante » des Proverbes.
Le chapitre 31 des Proverbes dresse le portrait élogieux d’une femme entrepreneure et vertueuse. Sa valeur « dépasse celle des perles ». Son mari a pleine confiance en elle. Elle est infatigable : elle se procure de la laine et du lin, se lève avant l’aube pour nourrir sa maisonnée, achète un champ, plante une vigne. Artisane, elle file et tisse. Entrepreneure, elle vend ses créations. Généreuse, elle tend la main aux pauvres. Sage, ses paroles sont instruites. Sa force et sa dignité sont ses vêtements. « Bien des femmes font preuve de valeur, mais toi, tu leur es à toutes supérieure. » Ce portrait culminant affirme que « la grâce est trompeuse et la beauté illusoire ; c’est de la femme qui craint l’Éternel qu’on chantera les louanges. »
Le foyer (habitat, maison) est le domaine de responsabilité premier de la femme (cf. Genèse 24.28 ; Ruth 1.8). Elle en assure la bonne marche, ce qui inclut la gestion des réserves alimentaires – une tâche cruciale pour la survie, symbolisée par les greniers à grains et les amphores.
Le processus matrimonial met en lumière le rôle actif des femmes. Le puits était un lieu de rencontre privilégié pour observer d’éventuelles épouses, comme pour Éliézer et Rebecca, ou Jacob et Rachel. Les femmes jouaient un rôle clé dans les préparatifs et les négociations. Rebecca court en informer sa mère (Genèse 24.28), et Noémie renvoie ses belles-filles « chez [leur] mère », allusion à un possible remariage.
La question du consentement féminin est subtile. La mère et le frère de Rebecca disent vouloir son avis (Genèse 24.57), peut-être comme tactique. Les filles de Tselophhad peuvent choisir leur époux, sous condition clanique (Nombres 36.6). Mais hormis quelques exceptions (le Cantique des Cantiques, Rachel et Jacob), le mariage était avant tout une alliance entre familles, visant à cimenter le tissu social.
Les fiançailles (« erusin ») étaient un engagement sérieux, quasiment équivalent au mariage (le même mot hébreu désigne le fiancé et le gendre). Marie était ainsi « promise » à Joseph (Luc 1.27). Rompre cet engagement équivalait à un divorce (Matthieu 1.19-20). Si aucun contrat de mariage n’est explicitement cité dans l’Ancien Testament, l’existence de certificats de divorce (Deutéronome 24.1) laisse supposer qu’il en existait.
Le « mohar » (prix de la mariée) compensait la famille de la jeune femme pour la perte de sa force de travail. La dot, importée par l’épouse, pouvait être substantielle, comme la ville de Guézer offerte par le Pharaon à sa fille (1 Rois 9.16). Ces transactions soulignent la dimension économique du mariage. La loi protégeait aussi la jeune femme : un homme calomniant sa nouvelle épouse ou séduisant une vierge devait verser une compensation au père (Deutéronome 22.13-21).
La dissolution du mariage par divorce ou veuvage plaçait les femmes dans une situation de grande précarité. La loi mosaïque autorisait l’homme à divorcer pour des motifs très vagues (Deutéronome 24.1), sans que la femme n’ait vraiment de recours. Un document de divorce découvert à Massada (71 av. J.-C.) en témoigne : « Tu es libre d’aller et de devenir la femme de tout homme juif qui te plaira. »
Le Nouveau Testament présente un idéal plus strict. Jésus réaffirme le caractère indissoluble de l’union (Marc 10.2-9), n’admettant l’exception que pour « inconduite sexuelle » (Matthieu 5.32). Paul rejoint cet idéal (1 Corinthiens 7.10-11), qui contrastait avec la pratique juive contemporaine.
Le veuvage était souvent synonyme de pauvreté et d’humiliation. La Bible évoque des veuves aisées (Abigaïl), mais la majorité vivait dans le dénuement, au point que leur condition devint un symbole d’abandon. Le Nouveau Testament montre leur vulnérabilité (la veuve et ses deux pièces, Marc 12.41-44) mais aussi l’assistance qui leur était due (Actes 6.1). Certaines, comme la prophétesse Anne, y gagnaient une indépendance spirituelle remarquable.
Pour assurer une postérité au défunt et protéger sa veuve, la loi du lévirat (du latin levir, « frère du mari ») obligeait le frère à épouser la veuve sans enfant (Deutéronome 25.5-6). Cette pratique, décrite en Genèse 38 et dans le livre de Ruth, servait à perpétuer le nom, conserver les biens dans la famille et soutenir matériellement la veuve. Elle est au centre d’une controverse entre Jésus et les Sadducéens (Marc 12.18-27).
Dans une société où la descendance assurait la survie du clan, la stérilité était une épreuve terrible, comparable au veuvage (Job 24.21). Des femmes comme Sara ou Anne subissaient moqueries et humiliations. À l’inverse, une nombreuse progéniture était une bénédiction pour toute la cité (Genèse 24.60). Un homme pouvait divorcer après dix ans de stérilité.
L’éducation visait d’abord à transmettre des savoirs pratiques pour la vie familiale et sociale. Les femmes jouaient un rôle central dans cette transmission, y compris des valeurs morales lors de la période du Second Temple. Des découvertes archéologiques, comme des bullae (sceaux d’argile) portant des noms féminins, suggèrent que certaines femmes savaient lire, écrire et étaient impliquées dans les affaires.
Au temps du Nouveau Testament, l’instruction des femmes, bien qu’ambivalente, est attestée. L’épisode de Marie et Marthe (Luc 10.38-42) est souvent lu comme un soutien de Jésus au droit des femmes à l’instruction. Marie « s’assied aux pieds du Seigneur » pour écouter son enseignement, une posture d’élève. Priscille, quant à elle, est présentée comme une enseignante aux côtés de son mari Aquilas (Actes 18.26).
Peu de femmes dans la Bible détiennent un titre officiel de chef. Plus souvent, elles exercent un leadership par leur courage, leur sagesse et leur influence. Ces figures émergent fréquemment en périodes de crise. Déborah juge et prophétesse conduit les tribus face à l’oppression cananéenne. La prophétesse Houlda est consultée à un moment crucial de l’histoire judéenne (2 Rois 22.14-20).
La « femme sage » était une figure d’autorité locale, comme celle de Teqoa qui use de sagesse pour convaincre le roi David (2 Samuel 14). Abigaïl, par son intelligence et son audace, évite un massacre et gagne l’estime de David (1 Samuel 25).
Le don prophétique, attribué à des femmes comme Myriam, Anne ou les filles de Philippe (Actes 21.9), était une marque de leadership spirituel. Déborah en est l’archétype : elle parle au nom de Dieu et ses prédictions s’accomplissent (Juges 4.6-7).
Les femmes sont des membres actifs et essentiels des premières communautés chrétiennes. Elles suivent Jésus, soutiennent son ministère, sont témoins de la Résurrection. Dans l’Église, des femmes comme Lydie, Phoebé ou Priscille jouent des rôles importants. Paul salue la foi transmise par la grand-mère et la mère de Timothée (2 Timothée 1.5).
Une tension existe entre les activités publiques de certaines femmes et l’injonction paulinienne de silence dans les assemblées (1 Corinthiens 14.34). Cette recommandation pourrait viser à instaurer l’ordre et la bienséance dans des communautés composites, plutôt qu’à exclure définitivement les femmes de toute parole. Fait révélateur, le terme grec diakoneo (servir), à l’origine du mot « diacre », désigne aussi bien le service domestique (traditionnellement féminin) que le ministère dans l’Église.
À travers plus de 150 portraits, la Bible présente une galerie étonnamment riche et nuancée des femmes. Loin d’être cantonnées à un rôle passif, elles apparaissent comme des piliers économiques, des éducatrices, des conseillères sages, des prophétesses inspirées et des membres actives de la communauté de foi. Leur histoire, tissée entre les contraintes de leur époque et des actes d’audace remarquables, continue d’offrir des leçons précieuses sur la résilience, la foi et les multiples facettes du leadership.
Présidente de L’Heure Luthérienne France
– Le monde de la Bible (Editions EBV Brepols)
– Les femmes aux temps de la Bible (Miriam Feinberg Vamosh- Editions Bibli’o)