La mort de Luther : derniers jours et témoignage de foi (1546)

LA MORT DE LUTHER

18 février 1546

 

SURVOL HISTORIQUE

Lorsque Philippe Melanchthon, l’ami, le compagnon réformateur et collègue de Luther à l’université de Wittenberg, apprend la mort du « vénérable Monsieur le Docteur Martin Luther, notre bien-aimé Père et Maître », il interrompt son cours et s’écrie :

« Oh ! parti est le cocher et le chariot d’Israël, lui qui a dirigé l’Église dans ces derniers temps du monde !»

Lors du culte d’enterrement dans l’église du château de Wittenberg, Melanchthon lit – après le sermon de Bugenhagen – ce que Justus Jonas et Michael Coelius appellent « le bel éloge funèbre ».

Dans la suite, nous allons, dans un premier temps, rapidement survoler les derniers jours de Luther (moins de 26 jours), dans un deuxième temps, les heures de son agonie.

Mentionnons auparavant deux autres circonstances où Luther a cru mourir.
Certes, il a été confronté à la mort bien d’autres fois. Ainsi :

  • Le 2 juillet 1505, la foudre tue un ami à ses côtés, ce qui le secoue au point qu’il interrompe ses études universitaires de droit pour entrer au couvent des Augustins d’Erfurt le 17. Il a 22 ans.
  • Le 15 juin 1520, le pape signe la bulle Exsurge Domine. Cette bulle condamne 41 positions de Luther qu’elle somme de se rétracter dans les soixante jours sous peine d’être excommunié. Le 3 janvier 1521, la bulle Decet romanum pontificem excommunie Luther et ses partisans.
  • Les 17 et 18 avril 1521, Luther comparaît devant la Diète de Worms. L’édit de Worms du 26 mai 1521 le met au ban de l’Empire. Il peut être arrêté et exécuté à tout moment. Tout un chacun peut le tuer sans être puni pour cet acte.

CONFRONTATIONS ANTÉRIEURES DE LUTHER AVEC LA MORT

(Qui l’ont poussé à rédiger un testament)


Premier Testament
28 février 1537

 

Luther a dicté ce testament à Johann Bugenhagen.

« Je sais Dieu en soit loué ! que j’ai bien fait de prendre la papauté d’assaut avec la Parole de Dieu. […]

Demande en mon nom à mes très chers Philippe, Jonas et Cruciger de me pardonner ce que j’ai pu pécher contre eux.

Console ma Käthe ; qu’elle le porte pour avoir été joyeuse avec moi pendant douze ans. Elle ne m’a pas seulement rendu des services comme épouse, mais aussi comme servante. Que Dieu l’en récompense ! Mais vous, vous allez faire tout ce qui est en votre pouvoir pour prendre soin d’elle et des enfants […]

Je suis maintenant prêt à mourir, si le Seigneur le veut.

Il est vrai que j’aimerais vivre jusqu’à Pentecôte pour que je puisse encore porter en public de lourdes accusations contre l’erreur romaine et son royaume, et ceci ouvertement dans un écrit à la face du monde. Je le ferai si je vis ; je n’aurai pas besoin qu’on m’y pousse. […]

Comme tous les évangéliques, il se fait encore des illusions et croit que le Concile de la chrétienté s’ouvrira à Mantoue en Italie le jour de la Pentecôte. Les évangéliques sont convaincus – car ils l’ont demandé – que le pape les invitera. Luther espère pouvoir y prendre lui-même la parole.

Sur ce, je confie mon âme dans les mains du Père et de mon Seigneur Jésus-Christ que j’ai prêché et confessé sur terre. »

Dans quelles circonstances, Luther a-t-il dicté ce testament ?

 

Les princes et théologiens de la Ligue de Smalcalde – donc des territoires protestants de l’Empire Germanique – sont réunis à Schmalkalden, en Thuringe, pour se préparer au concile de l’Église catholique romaine à Mantoue, en Italie, auquel ils espèrent être invités pour Pentecôte.

C’est passablement affaibli par une maladie des reins que Luther arrive à Schmalkalden. Il apporte avec lui des articles de foi qui allaient recevoir le titre Articles de Smalcalde.

Les réunions commencent le 3 février 1537. Au début des réunions, Luther est encore présent, mais bientôt, sa maladie connaît une recrudescence. Les coliques néphrétiques et les crises de rétention d’urine atteignent un stade critique. Aussi, sur le conseil de ses amis, Luther se décide à quitter Schmalkalden plus tôt que prévu avec, entre autres, Johann Bugenhagen et Myconius. Ils quittent Schmalkalden le 26 février.

À l’approche de la ville de Gotha, il est terrassé par une crise néphré­tique telle qu’il ne pense pas atteindre vivant la ville. Aussi il dicte, dans la voiture en marche, ses dernières volontés à Bugenhagen, son pasteur et confesseur. Nous sommes le 28 février 1537.

À Gotha, son état s’améliore de nouveau. Il vivra encore 9 ans.

Second Testament
6 janvier 1542

 

Durant quatre ans, ces crises néphrétiques lui laissent quelque répit, ce qui lui permet d’être encore très productif. Mais en 1541, son calvaire recommence. Ce qui l’amène à rédiger son second, son grand testament. Celui-ci ressemble davantage aux testaments qu’on fait généralement.

« Moi, M. L. D., reconnais, en l’écrivant de ma propre main, avoir donné à ma chère et fidèle épouse Katharina en rente viagère (ou comme on voudra l’appeler) pour qu’elle en use pour son bien selon son désir les choses suivantes. […]
Ceci, je le fais :
D’abord, parce qu’elle m’a toujours aimé, honoré et qu’elle a pris soin de moi comme épouse pieuse, fidèle et honnête, et parce que nous avons, par la riche grâce de Dieu, mis au monde et élevé cinq enfants vivants (qui sont encore là, fasse Dieu pour longtemps !).

Ensuite, pour qu’elle se charge des dettes que j’ai encore (si je ne puis m’en acquitter de mon vivant) et qu’elle les paye. Si je m’en souviens bien, cela doit faire environ 450 florins, peut-être plus.

Enfin, et surtout, parce que je veux qu’elle n’ait pas besoin de dépendre des enfants, mais le contraire, qu’ils l’honorent (ou la chérissent) et lui soient soumis comme Dieu l’a ordonné.

Car je sais bien par expérience comment le diable excite et incite les enfants, même s’ils sont pieux, à agir contre ce commandement. Il utilise pour cela des langues méchantes et jalouses, particulièrement lorsque les mères sont des veuves, que les fils ont des épouses et les filles des époux […]. Je considère, en effet, que la mère sera le meilleur tuteur de ses propres enfants et qu’elle n’utilisera pas la petite propriété et la rente viagère pour le malheur et au détriment des enfants, mais pour leur bien et à leur avantage, car ils sont sa chair et son sang et elle les a portés sous son cœur.

Même si, après ma mort, elle devait changer par nécessité ou pour une autre raison (car je ne peux pas fixer de buts aux œuvres et à la volonté de Dieu), je ne doute pas d’elle et lui fais confiance : elle aura une attitude maternelle envers nos enfants communs et partagera fidèlement avec eux soit l’usufruit, soit autre chose. […]

Je prie aussi tous mes amis de bien vouloir être les témoins de ma chère Käthe et d’aider à la défendre si des bouches inutiles l’accusent ou la diffament, (en sous-entendant) par exemple qu’elle aurait caché des économies dont elle voudrait priver et voler les pauvres enfants.

J’atteste que ces économies n’existent pas, si ce n’est les coupes et les bijoux mentionnés plus haut dans l’énoncé de l’usufruit.

D’ailleurs, on peut facilement se procurer les décomptes ; tout le monde sait ce que mon gracieux Seigneur m’a versé comme revenus et que je ne recevais pas un sou, ni le plus petit grain de qui que ce soit en dehors des cadeaux énumérés plus haut et qui, partiellement, font encore partie de mes dettes. […]

Voilà ce que je demande ; car le diable, s’il n’a pu s’approcher de moi, pourrait bien chercher des noises à ma Käthe, rien que parce qu’elle a été l’épouse du Docteur Martin – et, Dieu merci ! – l’est toujours ! […]

Si Dieu, le Père de toute miséricorde, m’a confié l’Évangile de son Fils bien-aimé – à moi, maudit, pauvre, indigne et misérable pécheur – et m’a rendu, conservé et reconnu fidèle et véridique dans cet Évangile, en sorte que ceux qui l’ont accepté dans le monde sont nombreux et me considèrent comme un Docteur de la Vérité malgré l’excommunication papale et la colère de l’Empereur, des rois, des princes, du clergé et de tous les diables :

alors on devrait d’autant plus me croire dans cette affaire de moindre importance, surtout parce que je l’ai écrit de ma main – mon écriture est bien connue. Cela devrait donc suffire si l’on peut dire et prouver que c’est là l’opinion sérieuse et mûrement réfléchie du D. M. L. (le Notarius et témoin de Dieu pour ce qui est de l’Évangile), opinion qu’il a certifié par son écriture et son sceau.

Fait et écrit le jour de l’Épiphanie (6 janvier) 1546. -M.L. »

Suivent, en latin, les attestations conformes des trois témoins : Philippe Melanchthon, Caspar Creutziger et Johannes Bugenhagen.

Après la mort de son mari, Katharina von Bora demanda au Prince Électeur Johann Friedrich de confirmer ce dernier testament, ce qu’il fit le 14 avril 1546.

LE DERNIER VOYAGE DE LUTHER

(Wittenberg, 23 janvier – Eisleben, 18 février 1546)

 

Le samedi, 23 janvier 1546, Luther entreprend son dernier voyage. Il a 62 ans. Il se rend à Eisleben, la ville où il est né le 10 novembre 1483. Il y va en médiateur pour aider à résoudre un conflit qui oppose les comtes Albrecht et Gebhard de Mansfeld.

Sans doute l’affaire est-elle assez sérieuse pour que Luther ne puisse se soustraire à une tâche « tout à fait étrangère à mes occupations et à son caractère, ce qui ne convient nullement à mon âge ».

L’hiver 1545-1546 est sévère et Luther n’est pas en bonne santé. Ce voyage est une véritable épreuve. Le dimanche, 24 janvier, ils arrivent à Halle à la Saale.

Les 25, 26 et 27 janvier, Luther et ses compagnons de route sont bloqués à Halle, parce que la Saale déborde. Aussi, le 27 janvier, prêche-t-il à Halle.

Jeudi, 28 janvier, toute la troupe repart et traverse la Saale sur des barques, non sans danger. Ses trois fils Paul, Martin et Jean sont du voyage.

En vue d’Eisleben, il a une syncope dans la voiture, au point que l’on a peur pour sa vie.

Malgré ses problèmes de santé, il participe, du vendredi, 29 janvier, au samedi, 17 février, aux entretiens de médiation, prêche quatre fois et même procède à l’ordination de deux pasteurs le dimanche, 14 février.

Le Dr Justus Jonas et le chapelain Michael Coelius racontent :

« Tout au long de ces 21 jours, il quittait chaque soir la table de la grande salle pour se rendre dans sa chambre […]. Il se tenait aussi chaque soir devant la fenêtre et y faisait sa prière à Dieu avec un tel sérieux et une telle intensité que nous […] en étions étonnés. Ensuite il revenait de la fenêtre, joyeux comme s’il avait déposé un fardeau et s’entretenait encore un quart d’heure avec nous avant d’aller au lit. »

Il aura envoyé 6 lettres à sa chère Käthe durant ce dernier voyage, et ceci en l’espace de 21 jours : presque une lettre tous les trois jours, et les 4 dernières en 9 jours !

Malgré son âge on le sent très épris d’elle. Son humour dans ses lettres est le signe d’une forte communion entre eux, comme aussi d’une unité de foi profonde.

Le soir du mardi, 16 février, Luther jette quelques lignes sur un papier. Il termine par ces mots : « Nous sommes tous des mendiants. Voilà la vérité. » C’est que dès ce jour, il est victime de nouveaux accès de sa maladie.

LES DERNIÈRES HEURES DE MARTIN LUTHER

du 17 février, l’après-midi,
au 18 février, vers 2 h du matin

 

Le lendemain, 17 février, dans l’après-midi,

il est pris de malaises. Il est glacé, oppressé tout à la fois, avec une mauvaise sueur ; c’est le début d’une crise d’angine de poitrine.

Lors de son dernier repas du soir, il parle de la mort et de la vie éternelle.

Ensuite il se rend dans sa chambre pour prier. Soudain, il dit : « J’ai de nouveau mal et ressens de nouveaux serrements dans ma poitrine comme avant. »

Ses amis vont chercher un médicament chez la comtesse. On le frotte avec des serviettes chaudes, comme il avait coutume qu’on lui fasse à a maison. Bientôt, il dit : » je me sens mieux ».

AU comte Albrecht accouru en personne, il dit : « Il n’y a pas de danger gracieux Seigneur, cela commence à aller mieux ».

Le comte Albrecht  lui prépare lui-même le médicament apporté du château. Lorsque Luther se sent mieux, le comte repart en laissant un de ses conseillers.

Vers 09h du soir, Luther s’étend pour se reposer. Lorsqu’il se réveille à 10h, il se lève pour se rendre dans la pièce attenante. C’est alors qu’il dit : «  Comme Dieu le veut ! Je vais me coucher. Entre tes mains, je remets mon esprit ; tu m’as racheté, Seigneur, Dieu de vérité ! ».

Il se recouche et souhaite une bonne nuit en donnant la main à chacun et en demandant : «  […]  prier pour notre Seigneur Dieu et son évangile pour qu’il aille bien.  […] » Puis il dort en respirant normalement.

Le 18 février 1546, lorsque l’horloge sonne une heure du matin, il se réveille, demande qu’on chauffe davantage la chambre et se plaint : « […]  J’ai mal, je pense que je vais devoir rester à Eisleben où je suis né et ait été baptisé ».

Il traverse sa chambre sans aide et redit les mêmes paroles qu’auparavant : « Entre tes mains, je remets mon esprit ; tu m’as racheté, Seigneur, Dieu de vérité ».

Après un ou deux va-et-vient, il s’étend de nouveau sur son lit en se plaignant que sa poitrine le serre très fort.

On le frotte encore avec des serviettes chaudes. Cela le soulageait, le réchauffait.

Puis son état empire subitement. Tout le monde accourt, entre autres, le comte et la comtesse, deux médecins et le secrétaire de la ville. La comtesse s’affaire pour le soulager avec toutes sortes de fortifiants. Mais Luther n’est pas dupe, il prie : « Dieu bien aimé, j’ai mal. Je suis à l’étroit. Je m’en vais. Je vais sans doute rester à Eisleben. »

Le docteur Jonas et le Magistère Coelius Le réconfortent :  […]  « Révérende pater, invoquez votre cher Seigneur Jésus, Notre souverain sacrificateur, l’unique médiateur  […]  »  À quoi il répond : « En effet, c’est une sueur froide, morte. Je vais rendre mon esprit, car la maladie s’étend. »

Là-dessus, il prie.  : «  Mon père céleste, Dieu et Père de notre Seigneur Jésus-Christ, Dieu de toute consolation, je te rends grâce de m’avoir révélé ton fils bien-aimé, Jésus-Christ, auquel j’ai cru, que j’ai annoncé et confessé, que j’ai aimé et loué  […] 

Je te supplie, mon Seigneur Jésus-Christ, accepte ma petite âme, que je te confie.

Ô père céleste : si je dois quitter ce corps et être arraché à cette vie, je sais avec certitude que je vais rester auprès de toi pour l’éternité, et que personne ne peut m’arracher de tes mains. »

Il dit encore : «  Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle ».

Aussi les paroles tirées du psaume 68 :
« Dieu est pour nous un Dieu qui sauve ! Car l’Eternel, le Seigneur, peut nous sauver de la mort ».

Là-dessus, un des médecins essaye encore un médicament. Luther en prend une cuillerée, puis il répète : « Entre tes mains, je remets mon esprit, tu m’as racheté, Seigneur, Dieu de vérité ! ».

Après avoir ainsi confié son âme entre les mains de Dieu, le Père céleste, il ne bouge plus. On le frotte, le rafraîchit et l’appelle, mais il ferme les yeux et ne répond pas.

A la question : » Révérende Pater, voulez-vous mourir appuyé sur Jésus Christ et sur la doctrine que vous avez enseignée en son nom ? » Il répond clairement : » Oui », se retourne sur le côté et s’endort après un quart d’heure. Il inspire profondément et rend en silence et patience son âme à Dieu. Il est un peu moins de deux heures du matin.

Le jour précédant, il avait encore dédicacé un de ses livres de sermon en commentant cette parole du Christ : «  En vérité, je vous le dis : celui qui garde ma Parole ne verra jamais la mort ».

« La façon dont cela est dit est incroyable, si contraire à l’expérience de tous et de tous les jours. Et pourtant, c’est la vérité. Si quelqu’un médite sérieusement la Parole de Dieu dans son cœur, y croit et s’endort et meurt ainsi, il sombre ou s’en va avant de s’apercevoir et de se rendre compte de la mort. Il est vraiment parti dans la paix du Seigneur à cause de cette parole qu’il a cru et méditée ».

 Jean-Thiébaut Haessig

 

Article issu de la revue Amitiés Luthériennes N° 24 – Automne 1996

NB : les titres intermédiaires ne sont pas dans le texte d’origine et permettent d’adapter le texte à la lecture à notre public.

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